À mes amis de gôche

Photo : Laynick

Le capitalisme est un totalitarisme. Ceci n’est pas une opinion, c’est un fait. Le capitalisme a éradiqué tous les autres systèmes économiques et règne sans partage, dans sa version financière et ultralibérale, depuis maintenant trente ans.

L’intelligence artificielle et la numérisation lui permettent non seulement de surveiller la population, mais aussi, de plus en plus, de la contrôler et de modifier ses comportements. L’exploitation des ressources minières, généralement africaines, et de la main-d’œuvre asiatique bon marché, y compris les enfants, continue comme aux plus beaux jours de la colonisation. La stérilisation des sols due à une agriculture chimiquement délirante menace notre alimentation et l’avenir de nos enfants. Nos rejets de CO2 continuent d’augmenter d’année en année. Un jour viendra où l’on jugera le capitalisme, comme on l’a fait pour le nazisme, le stalinisme ou le maoïsme. On s’apercevra alors qu’il n’a pas fait moins de morts ni créé moins de famines que ces systèmes honnis.

Le capitalisme nous amène droit dans le mur. Les penseurs et les scientifiques, particulièrement ceux du GIEC, nous le disent sans cesse, et nous partageons largement ce constat. La NASA, peu suspecte de gauchisme, a publié il y a quelques mois une étude dont les conclusions sont sans appel : le réchauffement climatique, l’épuisement des sols et des matières premières, mais aussi et surtout l’accroissement des inégalités provoqueront inéluctablement et rapidement (c’est l’affaire de quelques décennies) l’effondrement de notre civilisation.

Pour éviter cela, nous devons réduire drastiquement notre consommation en général, et particulièrement celle d’énergie, réduire tout autant la pollution engendrée par notre industrie et notre agriculture chimique, et partager les richesses existantes, non seulement entre pays riches et pays pauvres, mais également au sein de ces pays. Pour mémoire, on vient d’apprendre que les 26 personnes les plus riches possèdent autant que la moitié de l’humanité, ce qui est, littéralement, insupportable.

Nos dirigeants le savent aussi bien que nous, mais cela va à l’encontre du principe, fondateur et vital, du capitalisme. Celui-ci repose en effet sur l’exploitation effrénée de la Nature, des hommes et des femmes, et sur une croissance sans fin et sans raison. Ne nous faisons pas d’illusions, le capitalisme ne se suicidera pas. Il s’effondrera, soit tout seul, miné par ses contradictions, soit à la suite de révoltes rendues nécessaires pour assurer notre survie.

Ces révoltes ont commencé. De manière éparse et désordonnée, certes, mais lancinante et obstinée. D’Occupy Wall Street aux Indignés espagnols, des printemps arabes aux révolutions colorées d’Europe de l’Est, et maintenant des Gilets jaunes aux marches pour le climat, partout les mêmes préoccupations apparaissent : la démocratie réelle, condition nécessaire à une évolution positive, la remise en cause du système financier et de ses abus, la question écologique et la question sociale.

Les Gilets jaunes s’inscrivent dans ce mouvement. Si le démarrage pouvait prêter à confusion, à cause de la remise en cause de la taxe diesel, il est vite apparu que c’était l’injustice de cette taxe et non son principe qui était en cause. De même, la question du pouvoir d’achat, que certains ont voulu voir comme un ras-le-bol fiscal, a rapidement débouché sur une demande d’équité fiscale et de partage des revenus. Enfin, la demande de reconnaissance, de services publics réellement universels, de démocratie effective et non fictive est rapidement devenue centrale.

Les tentatives de récupération du Rassemblement national ont largement échoué, même si le danger ne doit pas être sous-estimé. Clairement, l’extrême-droite a perdu la bataille des ronds-points. La question de l’immigration, centrale pour elle, n’apparaît pas dans les revendications exprimées par les Gilets jaunes.

La méfiance des Gilets jaunes envers les partis et les syndicats a pu étonner les gens sincèrement de gauche. Mais il faut se souvenir que la gauche paie là quarante ans de compromissions, de trahisons, de promesses non tenues, de politiques objectivement de droite. Une anecdote est significative. Le syndicat des camionneurs FO a annoncé en décembre qu’il rejoignait les Gilets jaunes si ses revendications n’étaient pas satisfaites. Ce qui fut fait dès le lendemain par un gouvernement paniqué. FO annonça tout de go qu’elle laissait tomber les Gilets jaunes. Bel exemple du cynisme dont ces organisations sont coutumières.

Cette méfiance est réciproque ; et ce qui reste, pour moi, le plus stupéfiant dans cette histoire, c’est l’absence quasi-totale des militants qui composent ce qu’il est convenu d’appeler le mouvement social (du moins à Albi, mais je pense que c’est général). Alors que nous manifestons régulièrement depuis quarante ans pour des causes diverses et variées, alors que nous remettons régulièrement en cause – du moins dans nos canapés – ce système insupportable, la plupart d’entre nous sont restés sourds à l’appel du peuple. En cause, probablement, des différences de culture : ces Gilets jaunes, quels beaufs, tout de même… Ils sont, c’est vrai, absents du champ culturel largement investi par les héritiers à petit capital symbolique que nous sommes. En cause aussi, des différences de préoccupations : et les migrants / le Chiapas / la GPA / la Palestine / la permaculture / etc., qu’en pensent-ils, ces Gilets jaunes ? Il semblerait que certains soient racistes, homophobes ou sexistes… En cause enfin, des différences économiques : les militants de gauche appartiennent à la petite bourgeoisie urbaine, leurs fins de mois sonnent moins creux.

Je constate que les militants habituels ne sont, dans l’ensemble, ni sur les ronds-points ni dans les manifestations. On y voit tout de même certains militants politiques ou syndicaux : il s’agit de ceux qui ont le profil sociologique du Gilet jaune moyen, et qui ont eu l’intelligence de laisser leurs drapeaux chez eux. Étrange revirement de l’Histoire qui aura vu les fervents partisans de toutes les révolutions lointaines ou exotiques rester sagement chez eux pendant que se déroulait le mouvement le plus authentiquement révolutionnaire depuis la commune de Paris. Et que penser de leur silence devant la répression la plus violente qu’on ait connue depuis les émeutes de 2005 ?

Les Gilets jaunes s’organisent, lentement mais sûrement, de manière horizontale et libertaire. La grande majorité d’entre eux (et non les plus médiatisés) se reconnaissent dans la démarche des Gilets jaunes de Commercy, qui ont organisé l’assemblée des assemblées, où ont été mis en avant, d’abord et avant tout, le refus d’élire des représentants et la nécessité de nommer des porte-parole avec mandat impératif, révocables à tout moment. Ce besoin d’égalité, cette impérieuse nécessité de démocratie renvoient la gauche institutionnelle, ses mandarins et leurs valets, avec leur manie de vouloir parler au nom d’un peuple depuis longtemps abandonné, dans les poubelles de l’Histoire. Ce qui constitue déjà une première victoire…

Il est difficile de dire aujourd’hui ce qu’il adviendra de ce mouvement populaire. La bourgeoisie et son représentant élyséen, après avoir chancelé, semblent avoir repris la main en organisant un débat qui tentera de noyer le poisson, et ne se priveront pas, par ailleurs, de se venger de ceux qui leur ont fait peur. Ceci ne sera que provisoire. L’instinct de survie provoquera obligatoirement d’autres révoltes, d’autres soulèvements. Il nous faudra bien abattre ce système qui après nous avoir exploités, méprisés, humiliés, risque maintenant de nous empoisonner et de nous asphyxier. Il serait bon que tous les progressistes se rappellent que dans une barricade, il n’y a que deux côtés.

Jean-Pierre Cuq
Le 28 janvier 2019

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