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Albi : la vie se vide en ville

Florian Jourdain

Photo de Florian Jourdain
Photo de Florian Jourdain

Peu avant l’été, en l’espace de quelques semaines, plusieurs équipements du quotidien des Albigeois ont vu leur avenir s’assombrir : école, théâtre, cinéma. Si, à première vue, ces événements ne semblent avoir aucun lien entre eux, ils apparaissent en fait comme la résultante d’une politique assumée, décomplexée, qui tend à se durcir dans la tranquille préfecture du Tarn.

Ils sont beaux, bien habillés, heureux de se promener en famille, sous le soleil, dans une rue animée du centre-ville, leurs sacs de shopping à la main. Derrière eux, on distingue des stands autour desquels des badauds se pressent. Cette image rassurante nous donne l’illusion d’un cœur de ville vivant et dynamique tout au long de l’année. Sous la photo on peut lire : « La vie se vit en ville », ou encore « J’aime mon centre-ville », le tout accompagné d’un logo que de nombreuses personnes ont pu apercevoir sur le sol des rues pavées de l’hypercentre : une main faisant le signe des cornes. On apprend également que le centre-ville est riche de 400 commerces, 80 restaurants et 4 000 places de parkings. Largement relayée, cette campagne publicitaire est à l’origine une initiative de l’association de commerçants Les Vitrines d’Albi, très proche de la mairie. Pas étonnant alors de retrouver des affiches dans les canaux de diffusion officiels : Albi Mag’, site Internet de la mairie, panneaux publicitaires de la ville…

Des paroles pour masquer les actes

Pourquoi une telle opération de communication ? Il est possible de trouver un début d’explication en remontant au 28 février dernier, date à laquelle Adam Nossiter, journaliste du New York Times, publie un article dans lequel il dresse le constat du déclin des petites et moyennes villes françaises, dû à l’exurbanisation sauvage de ces cinquante dernières années1. Il montre, à travers l’exemple d’Albi, le dépouillement du centre des villes au profit de leur périphérie. Il est inutile de préciser que la publication de son papier a provoqué la fureur de l’establishment local, plus habitué aux caresses et à l’autocélébration qu’aux gifles et à un regard critique. Immédiatement, les réactions fusent. Les médias locaux et nationaux relaient l’information, amplifiant le bruit suscité par l’article.

La majorité municipale en place tente alors d’éteindre l’incendie en lançant une pétition dans laquelle elle invite les ambassadeurs américains et les rédacteurs du New York Times à venir séjourner à Albi, afin de leur montrer « le vrai visage » de la ville2. Ironie du sort, madame le maire avait refusé de rencontrer Adam Nossiter lorsqu’il était venu enquêter. Parmi les autres personnages à avoir fait la sourde oreille aux sollicitations du journaliste, on trouve Stéphane Kuntz, président des Vitrines d’Albi. Ce dernier dénigre lui aussi l’article du New York Times alors même qu’il avait été contacté pour y exprimer son point de vue. Ce gérant de l’enseigne U, installée au marché couvert, nous expliquait ainsi, en mars dernier, que contrairement à ce qui avait été écrit, le centre-ville ne comptait seulement que « quatre ou cinq magasins » vides et qu’il était « vivant »3. Un tel déni peut surprendre tant la situation commerciale du cœur de ville est délicate avec près de 15 % de boutiques inoccupées, soit environ 80 magasins vides sur 500. Ces chiffres ont récemment été confirmés par la dernière étude de PROCOS, la fédération des grandes enseignes, qui place Albi dans la même catégorie que Béziers, Vierzon ou encore Moulins.

L’héritage Bonnecarrère

En fait, cette volonté d’empêcher tout regard critique et de faire l’autruche est caractéristique de la politique menée à Albi depuis plus de vingt ans. Celle-ci repose sur le matraquage d’un discours consensuel au plus grand nombre afin d’étouffer les voix dissonantes, donnant ainsi l’illusion que toutes les actions engagées font l’unanimité. Le dernier exemple en date concerne le projet de passerelle au-dessus du Tarn pour les piétons et les vélos, passerelle dont la construction a commencé en juin dernier. Annoncé depuis plusieurs années, ce projet phare de la majorité municipale doit permettre de relier l’hypercentre à la base de loisirs de Pratgraussals, sans faire de détour en empruntant les deux autres ponts existants. Malgré quelques ombres au tableau et notamment la destruction du skatepark, le rachat au prix fort par la ville d’une maison appartenant à la famille d’un élu, et les polémiques autour du coût de financement qui ne cesse d’enfler, le projet de passerelle est vendu au public et à la presse comme une prouesse technique – ce qu’il est, convenons-en – et une formidable opportunité pour Albi.

On reconnaît dans cette manière d’agir l’héritage de l’homme fort de l’agglomération, Philippe Bonnecarrère, dont le CV est pour le moins impressionnant : avocat, maire d’Albi de 1995 à 2014 puis conseiller municipal, sénateur, président de l’agglomération albigeoise (C2A) pour encore quelques mois, et membre de la commission départementale d’aménagement commercial (CDAC). Il a lui-même expliqué la manière dont il entendait gérer « sa » ville dans un article des Échos de 1998, en comparant Albi à une « entreprise », les Albigeois à des « actionnaires » et son projet politique à un « business plan »4. En bon PDG, Bonnecarrère a œuvré aux grands chantiers de ces dernières années : réaménagement des grandes places du centre-ville, obtention du label UNESCO pour la cité épiscopale, création du quartier culturel des Cordeliers… C’est lui, encore, qui a favorisé le développement touristique de la ville, au point de faire du tourisme le principal axe politique.

Aujourd’hui, c’est Stéphanie Guiraud-Chaumeil, son ancienne adjointe en charge du dossier UNESCO, qu’il a choisie pour reprendre le flambeau et continuer le travail engagé. Le moins que l’on puisse dire c’est que cette juriste de formation reprend à la lettre les préceptes de son mentor politique à qui elle « doit beaucoup »5. Elle poursuit ainsi une politique qui considère Albi comme un produit qu’il faut vendre, faisant fi des critiques. « Laissez-nous faire, laissez-nous passer », telle pourrait être la devise du système Bonnecarrère.

Préserver la vie de quartier

Pourtant, derrière la communication léchée de la mairie et ses discours officiels lénifiants, se cachent des critiques de plus en plus difficiles à faire taire. En effet, de récentes mesures prises par la majorité municipale, très peu mises en avant par leurs auteurs, n’ont pas été du goût de tous et ont provoqué de nombreux mécontentements. En fait, beaucoup reprochent à madame le maire et à ses adjoints de concentrer les finances et l’énergie de la ville dans des projets pharaoniques et pas vraiment urgents alors que de nombreux équipements vitaux (écoles, cinémas, théâtres, commerces) tendent à disparaître, menaçant un cadre de vie exceptionnel.

À quelques mètres du chantier de la passerelle, par exemple, de nombreuses maisons sont recouvertes d’affiches et de banderoles dénonçant la mise à mort programmée du Castelviel. Les habitants de ce quartier historique de la ville ont appris il y a quelques mois que la mairie a décidé unilatéralement la fermeture de l’école maternelle et primaire Camille-Claudel, suscitant colère et indignation. L’association des parents d’élèves Casteljeun’s souligne dans un communiqué que « l’école fait partie intégrante de la vie de quartier », et considère à juste titre que « sans école, le quartier perd l’un de ses poumons ». Plusieurs familles évoquent déjà un probable départ vers d’autres secteurs de la ville. Si cette désaffection venait à se confirmer, c’est tout l’écosystème d’un quartier particulièrement enclavé qui s’en trouverait menacé. La colère des parents d’élèves face à un tel projet est exacerbée par la manière d’agir de la mairie. « À aucun moment cette décision n’a fait l’objet d’une consultation ni d’un vote en conseil municipal. Elle a été prise par deux personnes dans un bureau, un bel exemple de démocratie participative », tempêtent-ils.

Il est à l’heure actuelle impossible d’inscrire un nouvel élève à l’école Camille-Claudel, alors même qu’il reste de la place… En fait, il est plus que probable que la mairie, en adéquation avec les recommandations de l’académie, souhaite concentrer un maximum d’élèves dans un minimum d’établissements scolaires, au mépris du besoin des familles. Pour faire entendre leur voix, de nombreux parents d’élèves ont manifesté lors de festivités comme la Nuit pastel et la Fête de la musique. Ils ont même été jusqu’à assister au dernier conseil municipal, au cours duquel madame le maire, réagissant aux applaudissements timides et malvenus de quelques personnes du public, a rapidement menacé de faire évacuer la salle par la police…

La culture aux Cordeliers et nulle part ailleurs

On retrouve cette même absence de concertation dans la gestion du théâtre de la Croix-Blanche. Situé à quelques pas de la Maison du Vieil Alby, à proximité de la cathédrale, ce bâtiment public vient d’être vendu à un promoteur pour la somme de 110 000 €, en-deçà de l’estimation de 162 000 € faite par France Domaines. Aucun débat n’a eu lieu en conseil municipal, à peine quelques remarques timides de l’opposition. En fait, le théâtre de la Croix-Blanche ne représentait plus aucun intérêt, de l’aveu même de Naïma Marengo, adjointe en charge de la culture. En effet, la création du quartier culturel des Cordeliers, inauguré en 2014, comprenant le grand théâtre, la scène nationale et un cinéma, apparaît comme bien suffisant, et c’est pourquoi la municipalité a ainsi préféré brader un symbole culturel de l’Albigeois plutôt que d’engager des travaux de réhabilitation jugés coûteux. À terme, le théâtre doit laisser la place à des logements huppés.

Dans ce contexte, il est difficile de croire que la situation critique du cinéma Lapérouse émeuve madame Marengo et encore moins madame le maire, pour qui la municipalité n’est pas une « agence immobilière ». Malgré une fréquentation en hausse ces dernières années avec pas moins de 45 000 entrées pour 2016, ce petit cinéma de quartier, situé à proximité de la place du Vigan, a fermé ses portes en juin dernier. La société Cap’Cinéma, qui exploite le lieu, a décidé d’y stopper toute activité au motif que les travaux de réfection de la toiture et de mise aux normes représentaient un coût exorbitant. Elle préfère donc se désengager du Lapérouse pour mieux se concentrer sur le multiplex qu’elle gère aux Cordeliers. Pour Jérôme Poitte, président de l’association de cinéphiles La Septième Toile, il est peu probable d’obtenir de l’aide de la mairie car elle « s’est engagée aux Cordeliers et va tout faire pour que ça marche ». C’est la raison pour laquelle elle préfère « laisser la situation se dégrader » pour, à terme, « préempter le bâtiment en vue d’une revente », soupçonne-t-il.

Du côté des intéressés, il est inenvisageable de subventionner les travaux du Lapérouse, comme l’avait suggéré Pascal Pragnère, élu de l’opposition, lors du dernier conseil municipal. Pour Laurence Pujol, adjointe en charge du commerce et de la démocratie participative, « vu le coût, il était impossible à la ville de donner une telle subvention »6. Là encore, l’argument économique justifie le désengagement de la mairie qui a préféré investir massivement dans le quartier culturel des Cordeliers plutôt que de maintenir des petits équipements disséminés dans la ville et dont elle ne maîtrise pas la programmation.

Pourtant, tout comme l’école Camille-Claudel, la disparition du Lapérouse pose le problème du devenir d’un quartier en grande difficulté, comme en atteste la fermeture du Joué Club, cet hiver. Aux alentours du cinéma, on n’en finit plus de compter les vitrines vides au milieu desquelles une poignée de boutiques résiste encore.

Du béton comme horizon

Rien ne semble pouvoir stopper le rouleau compresseur en place. Pendant qu’elle œuvre en toute discrétion à la disparition de certains équipements culturels et services publics, la municipalité nous abreuve d’images et de discours, d’une ville en fête permanente qui attire les touristes du monde entier et qui va atteindre son autosuffisance alimentaire d’ici à 2020. Cet autre chantier phare de l’équipe en place, à savoir la volonté affichée d’atteindre l’autonomie sur le plan alimentaire dans trois ans, est symptomatique du double discours en usage à l’hôtel de ville. Lancé au début de l’année 2016 par Jean-Michel Bouat, adjoint au maire, délégué au développement durable, à l‘agriculture urbaine et à l‘eau, ce projet doit permettre à Albi d’assurer son approvisionnement en fruits, légumes, viandes et céréales. Aujourd’hui, quatre maraîchers ont été installés par la mairie sur des petites parcelles agricoles et quelques potagers ont vu le jour dans la ville…

S’il est certain que ce bilan dérisoire ne suffira pas à satisfaire l’appétit des quelque 50 000 Albigeois, ces derniers pourront se sustenter dans un troisième restaurant Mc Donald’s, qui doit sortir de terre très prochainement. En effet, la majorité municipale a autorisé à de nombreuses enseignes dont Leroy Merlin et Mc Donald’s de s’implanter sur d’immenses terres appartenant à l’hôpital public d’Albi – dont elle est l’actionnaire principal – situées à l’est de la ville, dans le quartier de la Renaudié, à proximité d’une zone commerciale déjà existante. Une dizaine d’hectares de terres arables et actuellement cultivées, ainsi qu’une ferme du xviie siècle doivent partir en fumée. Monsieur Bouat soutient fermement le projet : « On me reproche ma prise de position en faveur de la décision de la ville d’Albi qui va permettre à l’hôpital public d’éponger sa dette. Qui aurait voté contre ? Allais-je priver les Albigeois de soin pour sauver des champs de blé intoxiqués de fongicides, d’insecticides et d’herbicides ? » s’insurge sur son blog celui que se définit comme « écolo centriste »7. Là encore, l’épouvantail économique est brandi.

Un maigre espoir subsiste tout de même. Des riverains se sont regroupés au sein de l’Association albigeoise pour un développement urbain respectueux (AADUR), au sein de laquelle ils multiplient les recours juridiques et les prises de position médiatiques afin d’empêcher la construction du complexe commercial, sans succès jusqu’à présent. Rappelons que les contours de la ville d’Albi sont saturés de zones commerciales, du nord au sud, de l’est à l’ouest, dévorant un espace de près d’un million de mètres carrés, soit 120 fois la taille de la place du Vigan ! Rappelons, en outre, que cette saturation aggrave la vacance commerciale dans le centre-ville et dans certaines zones périphériques8.

Finalement, Stéphanie Guiraud-Chaumeil et ses adjoints confortent une politique de grands travaux dont ils attendent de substantielles retombées financières, et ce dans un contexte critique et malgré une opposition croissante. La rentrée s’annonce donc houleuse : il est très probable que la tension monte d’un cran à la Renaudié et au Castelviel. Soyons toutefois assurés que la police municipale, récemment armée, assurera le maintien de l’ordre…

Florian Jourdain

1. « En France, le déclin des villes de province est celui d’un marqueur de son identité », New York Times, 07/03/2017.

2. « Albi et les Albigeois méritaient-ils cela… », ‹ www.mairie-albi.fr ›.

3. « Stéphane Kuntz réagit après l’article du New York Times : “Ne prenez pas les commerçants en otage” », La Dépêche du Midi, 08/03/2017.

4. « Albi, Philippe Bonnecarrère gère sa ville comme une entreprise », Les Échos, 09/10/1998.

5. « Guiraud-Chaumeil : “Je m’inscris dans la continuité” », La Dépêche du Midi, 01/04/2014.

6. La dernière séance du conseil municipal est visible sur la chaîne Youtube de la mairie.

7. ‹ jmbouat.wordpress.com ›.

8. « Zones commerciales périphériques : la ceinture grise d’Albi », ‹ albicentreville.wordpress.com ›, consulté le 28 mai 2017.

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