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Du nez rouge au rire jaune

Jikabo

Photo de Jikabo
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À une époque marquée par la fragilisation croissante des festivals et la précarisation généralisée des structures culturelles qui les portent, ces dernières se retrouvent souvent en position de devoir multiplier les circonlocutions et les proclamations complaisantes pour justifier du bien-fondé de leurs actions et de leur droit à la survie. Occuper le touriste ennuyé, faire gazer le commerce local, mettre des étoiles dans les yeux des enfants que nous sommes tous gnagnagna… tous les arguments susceptibles de se frayer un chemin dans le cerveau étroit d’un élu local, et débloquer la machine à sous de l’argent public, sont bons à dire et répéter sur tous les tons. Non seulement on ne mord pas la main qui nous nourrit, mais il s’avère souvent plus profitable de la lécher. L’Été de Vaour – puni, rappelons-le, par le conseil départemental d’une baisse de 40 000 euros de subvention (excusez du peu), pour avoir été l’an dernier, bien involontairement, le cadre de l’entartage ô combien légitime de son président (celui du département, pas du festival) en représailles de sa sinistre attitude au sujet de Sivens – en est une illustration éloquente et, s’agissant d’un festival du rire, relativement triste.

La page 2 du volumineux programme de l’événement manifeste très bien ce grand écart. Au pauvre Clément Raviart, président de l’association, il appartient de signer un texte dont on peut supposer qu’il a été pesé au trébuchet en conseil d’administration. Ce pensum renvoie dos à dos les deux parties en présence : le conseil départemental, dont l’association conteste brièvement la sanction, et, bien plus pesamment, les fauteurs de troubles : « Il n’appartient pas à L’Été de Vaour de se prononcer sur ces tensions entre politiques et citoyens. Nous n’acceptons simplement pas que des personnes considèrent que leurs convictions les autorisent à agresser les représentants des collectivités locales dans le cadre d’un festival pour lequel nous œuvrons bénévolement toute l’année. » Cela sous-entendrait-il que « l’agression » serait acceptable, pour peu qu’elle eût lieu dans un autre cadre ?

Et le président d’ajouter, un peu plus loin : « Être un festival de théâtre ne nous donne pas vocation à être le théâtre de confrontations extérieures. Nous pensons que ce festival du rire permet au contraire de créer du lien social. La convivialité est pour nous une vertu cardinale. » Le lien social et la convivialité, incontournables tartes à la crème – pour le coup – du discours cultureux ambiant. Curieusement, le président a oublié le vivre-ensemble, troisième mamelle de cet ectoplasme rhétorique reclus dans une bulle, à l’abri des « confrontations extérieures », à l’abri du bruit et de la fureur dont pourtant le théâtre shakespearien et tant d’autres se sont toujours fait l’écho. Avant d’ajouter, et c’est là que ça devient vraiment triste : « À nos yeux, soutenir haut la création artistique, agir pour le développement culturel en milieu rural permet aux esprits de rester ouverts et contribue modestement au bien-être des individus. […] Servir le rire et la convivialité, c’est servir la modération et le bien commun, c’est contribuer à ce qu’un projet joyeux, volontaire et collaboratif l’emporte sur la colère face aux injustices de notre société. » On se demande, au passage, s’il faut voir malgré tout dans cette chute la reconnaissance desdites injustices et, partant, de la légitimité de cette colère.

Mais quand bien même : ainsi présenté, le festival du rire renie son irrévérence congénitale, abjure sa vocation subversive, avale des couleuvres grosses comme des boas qui l’empêchent de rire, et même de sourire, de lui-même et du reste. Depuis quand le rire est-il associé à la modération ? Le rire est indissolublement lié à la démesure, la transgression de normes, l’infraction aux codes – et ça commence avec la peau de banane et autres gags ordinaires du quotidien. Le rire est par essence inconvenant. Sinon, au mieux, on sourit. Le rire est hénaurme. L’auteur de ce texte chantourné gagnerait à lire, ou relire, Le Nom de la rose (aucun rapport avec l’emblème du parti agonisant dont est membre M. Carcenac) de l’excellent Umberto Eco, ou à défaut, d’en voir l’adaptation par Jean-Jacques Annaud : l’idée centrale en est que la Poétique d’Aristote comprenait, outre ce qu’il en reste et qui porte sur la tragédie, un second volume, consacré à la comédie, que l’Église aurait fait disparaître au motif que le rire est une grimace simiesque, œuvre du diable, instant de démesure, éloignant l’Homme de Dieu qui le façonna à son image pour le faire ressembler au singe et perdre tout contrôle de soi et de son corps, toute mesure, toute « modération » ; et c’est pour cela que le rire est bon, libérateur, jouissif, agissant, transformateur, émancipateur, et pas très catholique. Le président de L’Été de Vaour, tenu de passer sous les fourches caudines de la morosité et la vanité carcenaquiennes, parle ici comme un curé – peut-être en expiation de l’époque révolue où l’église de Vaour était affublée d’un nez rouge pendant le temps du festival. C’est désormais le rire jaune – la couleur du briseur de grèves, et de rêves par la même occasion.

La contorsion et le reniement sont d’autant plus patents quand on met le texte du président de l’association en regard, non plus seulement de ce qu’est le rire, anthropologiquement, dans l’histoire des arts et des sociétés, mais de manière plus flagrante, avec le texte qui le suit aussitôt, celui du programmateur dudit festival du rire, Stéphane Bou. À l’image du duo du flic gentil et du flic méchant dans les polars les plus basiques, il revient aux deux rédacteurs de se partager les rôles, le programmateur s’acquittant du sien, chantant les louanges du rire politique, et disant comme il se doit : « Ils [les artistes] viennent nous faire rire, nous émouvoir et nous faire réfléchir, et nous poussent ainsi à user et développer notre sens critique [user notre sens critique ? en user, plutôt ? ce doit être une maladresse grammaticale]. En cela, le projet de L’Été de Vaour est politique dans le sens le plus noble du terme, puisque il participe à l’expression et au partage de la parole entre citoyens. »

Politique, oui da ! du moment que cette politique reste abstraite, pas contrariante, sans enjeu ni application dans notre quotidien et notre territoire qui, pourtant, sont bien le moment et le lieu où pour nous s’expérimente le politique. On peut, avec beaucoup de compassion (sincèrement), imaginer ce tandem, good cop and bad cop, peu fier et bien embêté de devoir s’acquitter de ce fastidieux et insincère numéro d’équilibriste plâtré, dans l’intérêt du festival, pour sa survie, pour la préservation de ses trois salariés (sans compter les intermittents). Leur danse du ventre gênée aux entournures illustre parfaitement ce que le philosophe Alain Brossat appelle, dans le revigorant essai du même nom, le « grand dégoût culturel »1 : l’omniprésence contemporaine de la culture au prix de sa dépolitisation, le désamorçage de sa force subversive, sa mise au service de valeurs consensuelles, vendables, fédératrices, son refus du dissensus, sa neutralisation, son agonie sous les feux de la rampe, sous les étreintes des cultureux zélés convaincus de bien faire, sous les louanges des politiques et les vivats des badauds.

Jikabo

1. Alain Brossat, Le Grand Dégoût culturel, Le Seuil, 2008.

Le conseil départemental n’aura pas eu à se livrer à de pareilles contorsions rédactionnelles. Mauvais joueur, il a purement et simplement supprimé l’article dithyrambique que le numéro d’été de son magazine Atouts Tarn consacrait immanquablement à L’Été de Vaour. L’ex-tête de gondole de l’attractivité culturelle estivale du département se trouve reléguée dans l’agenda. Au même niveau que le 38e rallye de la Montagne noire ou la braderie du Secours populaire à Cordes-sur-Ciel. Ne reste qu’une image en avant-dernière page, qui a tout l’air d’un encart publicitaire payant. C’est dire la relégation. Plus vertigineuse encore que celle du club de rugby d’Albi.

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