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L’anniversaire de la montre

 de

Une des raisons de chérir le capitalisme, c’est que la concurrence incite les industriels à fabriquer des produits bon marché pour nous autres consommateurs pauvres. Figurants de l’angoisse souriant à pleines dents, il nous suffira d’être légèrement schizophrènes pour oublier que nous sommes aussi, collectivement, les producteurs exploités de cette camelote.

Quand j’ai emménagé dans ma nouvelle maison, la poignée de la chambre de ma fille m’a pété entre les doigts. Un peu énervé à l’idée que la tendre poulette eût pu connaître quelques heures de stress carcéral précoce, j’ai enfoncé la porte d’un coup d’épaule picamolesque avant d’examiner les débris de poignée. La fracture révélait en coupe un matériau qui ne m’était pas inconnu, mélange de sciure et de papier alu amalgamé à la morve de vache folle. (Lorsque je suis allé me procurer une nouvelle poignée chez Bricomachin, j’y ai vu le modèle en question. Il coûtait 2 € 50 !)

Je connaissais ce matériau parce que j’avais un jour acheté un presse-ail dans un magasin d’ustensiles un peu chic, avec l’idée qu’il vaut mieux y mettre le prix une bonne fois pour disposer d’un outil efficace et robuste. À la première utilisation, l’une des branches avait cassé net, dévoilant le même genre d’alliage : emballages de chouing, farine de SDF et sperme de pitbull. Entendons-nous bien, je ne m’en étais pas servi pour démonter un peuneu de semi-remorque ou pour broyer les phalanges d’un publicitaire. Je m’en étais servi pour presser de l’ail. À l’instar d’un vulgaire ministre de l’Écologie ultralibéral, cette saloperie n’était donc pas foutue de supporter l’effort inhérent à son usage de destination.

Lorsque le sort me frappe ainsi, je vais parfois pleurer sur l’épaule de mon grand frère. Grand frère a séché mes larmes, il a sorti son étau, sa lime, son taraud, et il te m’a réparé ça en digne héritier de son factotum de grand-père qui façonnait dans sa forge miniature les pièces dont il avait besoin. Le moignon, proprement poli, est désormais garni d’un gros boulon six-pans-creux patiné par sa vie antérieure dans une culasse de Renault 16. Trônant à côté de l’antique et redoutable lame d’opinel emmanchée sur tuyau de plomb made in pépé, mon presse-ail n’a pas faibli depuis lors, affrontant sans encombre aïolis et moules gratinées. Avec sa prothèse il est beau comme la voiture à Mad Max, et j’ai chaque fois que je l’utilise une pensée émue pour le savoir populaire incarné dans ce modeste monument allégorique : L’Ingéniosité fraternelle terrassant l’Obsolescence programmée.

Or ce même frère aux doigts de fée couverts de cambouis, obtempérant contre toute logique au diktat santaklaussien selon lequel on doit acheter des trucs aux gens sinon on n’est pas gentil, m’a offert pour Noël dernier un superbe écrabouille-ail high-tech, bien bel objet dans le genre acier suédois aux lignes épurées. Il est doté d’une grille faite en lames de bistouri neurochirurgical, sur laquelle vient s’insérer un ingénieux dispositif en plastique de la NASA destiné à faciliter l’évacuation des résidus. C’est gros comme deux paquets de clopes, ça débite la gousse en bâtonnets trop épais pour être honnêtes, ça reste assez pénible à nettoyer malgré l’ingénieux dispositif et ça encombre la moitié de l’égouttoir. Je l’ai donc remisé au fond d’un tiroir, prêt à être exhumé l’air de rien le jour où mon frangin viendra manger la soupe au pistou.

Pour rester dans la famille et dans le bolduc, ma mère a un jour cristallisé le merveilleux esprit de Noël avec une sincérité désarmante. Elle m’a offert L’Alchimiste de Paulo Coelho en me disant (mot pour mot, je le jure) : « Je sais que t’aimes pas mais je savais pas quoi t’offrir. » Voilà voilà voilà.

Gianluigi Wrzyszcz

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