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Du libéralisme scolaire

Patricia

Photo de Ar
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Nous y voilàààà ! L’ultralibéralisme l’a voulu, le coronavirus l’a fait. Magistralement. L’école à la maison pour tout le monde. Alors, on est contents ? Les parents transformés en professeurs, belle expérience ?

Certes, l’école publique est dans la panade

Dégradée, malmenée, l’école publique l’est, en particulier dans les quartiers populaires. Et elle qui peinait déjà à accueillir tous les enfants en laisse de plus en plus sur le tapis, et surtout pousse de plus en plus de familles à choisir des solutions individuelles de repli. Parce que l’école malmène les enfants, les entasse, les trie, les sélectionne. Et c’est en partie sa fonction : l’école dans une société capitaliste, au-delà de la casse dont elle fait l’objet depuis trois décennies, a pour objectif de former idéologiquement des citoyens au service de la nation et de futurs travailleurs triés selon leurs capacités.

La « liberté scolaire », le dada des ultralibéraux

Mais ne nous leurrons pas : la privatisation progressive de l’éducation qui amène les parents à gérer seuls la scolarité de leurs enfants, et le pseudo-choix d’une école adaptée n’ont pas pour but d’aider tous les enfants à la fois à grandir et à apprendre la vie commune. Non, il s’agit bien de transférer le coût d’une éducation publique (c’est-à-dire étatique, en effet) vers des solutions privées. Et ceci est le résultat d’une politique de longue haleine. Le développement des écoles privées hors contrat, et même de la déscolarisation, s’inscrivent dans un contexte de libéralisation du marché de l’école à l’œuvre depuis trente ans. Ainsi la Fondation pour l’école, think tank proche de la Manif pour tous créé en 2008, développe l’idée que les parents doivent avoir la possibilité de choisir l’école qu’ils souhaitent pour leurs enfants. Car la famille est le ciment de la société. Cette fondation soutient financièrement les écoles privées hors contrat, quelle que soit la couleur de l’école, de la plus traditionnelle aux pédagogies nouvelles. Jusqu’en 2019, un de ses pans d’activité consistait à soutenir le développement du réseau Espérance Banlieues, destiné à capter les familles des quartiers populaires laissées sur le carreau. Est devenu florissant le marché des écoles privées mettant en avant à qui mieux mieux les courants de la pédagogie nouvelle, pêle-mêle, Montessori et ses écoles privées ultra-chères, ou la sauce Freinet, en oubliant qu’il fut à ses débuts un syndicaliste révolutionnaire.

L’individu et la famille contre le politique

Si l’on se situe d’un point de vue individuel, tous les parents veulent évidemment la meilleure école pour leurs enfants, quitte à payer. La déscolarisation comme la fuite vers des écoles de l’entre-soi répondent à un manque de confiance dans l’école publique, et à la recherche de solutions individuelles, à l’heure de la disparition des visions collectives. Et si la déscolarisation peut, ou a pu séduire (le confinement a mis en lumière quelques limites), elle suppose que les parents ne travaillent pas et s’occupent en permanence de leurs enfants. Ceux-ci, en plus d’être à la charge de leurs parents – ou plus probablement de leur mère, car les temps ne changent pas tant que ça – seront donc sous l’œil de leur famille. Or les interstices entre l’école et la famille sont le lieu d’une vie intense entre pairs, riche, indispensable. Entre pairs non choisis par la famille.

Il n’y a d’école que pour toutes et tous

Alors, certes, la question demeure : que serait une école pour tous les enfants, vivable, heureuse et s’adaptant aux rythmes et besoins de chacun.e ? Le chantier est vaste pour qu’un jour cette école-là existe. Mais a minima, ce à quoi l’école publique répond, avec tous ses défauts, c’est à la volonté que tout le monde y aille : s’y développent la socialisation, la vie en groupe, la confrontation à d’autres façons de penser, de regarder le monde et de s’y inscrire, pour s’y soumettre, ou au contraire le transformer. Oui, il importe de côtoyer d’autres enfants et d’autres adultes que ses parents ou les amis de ses parents, quand on grandit. L’école est une expérience commune, et elle est faite d’expériences communes.

Patricia

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