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Charlie… au nom d’un clown

Philippe Maziers

Dessin de Druilhe
Dessin de Druilhe

Toulouse, 1er novembre 2014, manifestation en hommage à Rémi Fraisse et contre les violences policières. Peu nombreux, quelques clowns jouent entre les manifestants et les CRS. Envoyé vers les policiers par les manifestants, un bouquet de fleurs tombe devant le Cap’t’aime Charlot Agent hEros. Il se penche, le ramasse, pour finir de l’acheminer vers ses destinataires. Alors il les imite en entrant dans leur rang, ne lui manquent que carapace et bouclier.

Tout en empathie, le clown partage ses émotions avec celles de son public (qu’il soit manifestant, policier, passant…). Du rire à la dérision, il apporte souvent détente et apaisement des tensions, expression pacifique d’émotions telles que la colère, la douleur… mais parfois aussi l’agacement. Cela lui vaut alors les injures d’un policier. Plus tard, en fin de manifestation, Charlie déchausse son nez, quittant ainsi son personnage de clown. Il continue à suivre la manifestation et les déplacements policiers. Nez en moins, il a gardé son costume bariolé, patchwork de couleurs vives. Dans la pénombre du soir, au milieu des fumées des grenades lacrymogènes, il clignote, émerge d’entre tous. Surpris par un détachement de la brigade anti-criminalité (BAC), il est violemment plaqué au sol, ceinturé, menotté. Pendant qu’il est emmené en reculant vers le panier à salade, il marche sur le pied d’un de ces limiers. Très bien élevé, il lui demande tout naturellement : « Pardon, excusez-moi, j’suis pas habitué à toutes ces manœuvres. » Charlie passera 48 heures en garde à vue. Accusé de violences avec arme (jet de cailloux) sur deux policiers dont il n’arrive pas à capter le regard lors de la confrontation : tête baissée ils resteront. Placé sous mandat de dépôt, il est transféré à la maison d’arrêt de Seysses où il passera la deuxième nuit de garde à vue.

Lundi 3 novembre, après 48 heures de retenue et pouvant enfin contacter son avocate, il décide d’accepter d’être jugé en comparution immédiate, dans l’espoir de sortir du trou en fin de journée. Au tribunal de grande instance de Toulouse, le dispositif policier est impressionnant, à l’extérieur comme à l’intérieur. Bondée, la salle d’audience accueille ce jour une classe de collège. Venus soutenir les copains arrêtés le même jour, plusieurs acteurs clowns, le nez rouge pendant ostensiblement autour du cou, ne peuvent pas tous entrer. D’autant que d’autres manifestants ont été arrêtés. Le président menace (se sentant peut-être menacé…?) d’évacuer la salle au moindre grabuge… Charlie est poursuivi pour violences avec trois circonstances aggravantes (outrage, refus de prélèvement d’empreintes digitales et génétiques) et condamné, à 100 € de dommages et intérêts pour chacun des deux policiers blessés, et à six mois de prison dont quatre avec sursis et une période probatoire de cinq ans. Il est innocent. Il fait appel.

Début mars 2015. Depuis un mois, l’atmosphère délétère et fascisante imposée par de véritables milices, s’arrogeant des droits de police en présence passive de la vraie maréchaussée, conduit à l’expulsion de la ZAD du Testet, suivie de celle de la place centrale de Gaillac, sous les regards des badauds et des médias, spectateurs d’une théâtralité à la qualité douteuse. Manifestants, gendarmes mobiles, passants, inconsciemment pour la plupart, nous jouons tous un rôle dans le spectacle permanent de notre société. Nous sommes tous Charlie… le clown social !

Mercredi 11 mars 2015, cour d’appel de Toulouse. Nous ne sommes pas plus de vingt personnes à être autorisées à entrer dans la salle d’audience, et sans nez rouge, s’il vous plaît ! Portique de sécurité, fouille des poches et des sacs. Éviter à tout prix qu’un dangereux « artiviste » puisse dégainer ce petit masque rouge de la taille d’une balle de ping-pong et se le chausse au milieu de la figure !

Comme l’armée et la police ont leur « théâtre d’opérations », la justice a sa scénographie, ses costumes uniformes de robes noires aux franges de fourrure blanche. Nous assistons à nouveau à un spectacle, dont les acteurs ne supportent pas la concurrence. Ils s’installent. En surplomb, la cour, la présidente, ses deux assesseurs, le procureur, la greffière. En contrebas, bien en bas, font face le prévenu, les avocats des différentes parties et le public. Les juges rappellent les faits, questionnent, sur la situation mais aussi sur la vie privée du prévenu, déballage public intrusif, plus déstabilisant pour la personne qu’éclairant les faits. La présidente trouve les clowns bien présomptueux de penser qu’ils puissent apaiser les tensions et la violence en manifestation. En matière de présomption, l’innocence semble bien malmenée.

Tout en marquant stratégiquement son intérêt pour les clowns sociaux et leur action pacifique et apaisante, le procureur considère que « ce n’est pas le dossier », qu’en situation particulière chacun peut devenir violent même si c’est contraire à ses convictions. Il demande le maintien de la peine. L’avocat des policiers pense jusqu’alors que le clown n’existe que sous un chapiteau. Sans doute, comme on ne trouve les musiciens que dans un grand orchestre, le comédien dans un théâtre, seul le mime est dans son corps, le boxeur sur un ring, le musulman au djihad, la grenouille dans le bénitier, le Gitan dans une caravane, le réfugié dans un camp, le juif en Israël… et lui sous la robe austère de la justice. Deux mondes s’affrontent

Au tour de l’avocate de la défense. De toute la France, une quarantaine de témoignages lui sont parvenus, attestant de la moralité et du pacifisme de Charlie et des clowns sociaux. Mais aussi deux témoins visuels l’innocentent des faits reprochés. Tout en maîtrise, elle se démène, dément les accusations, démontre les imprécisions. Comment les policiers, blessés dans le dos, ont-ils pu apercevoir précisément d’où venaient les pierres ? Comment reconnaître quelqu’un dans la pénombre du début de soirée, au milieu des gaz lacrymogènes ? Au plus simple, arrêter celui qui clignote encore, qui s’est donné en spectacle tout l’après-midi, qui ne se cache pas, qui ne s’enfuit pas car il sait qu’il n’a rien fait.

Charlie voit sa peine de prison maintenue et les dommages et intérêts aggravés. Il travaille à s’enquérir des Droits de l’Homme auprès de la Cour européenne puisque leur pays d’origine ne semble plus toujours les reconnaître.

Philippe Maziers, Cie des Boules au Nez

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