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Le spam à Élise

Je vais vite chercher du pain à la boulangerie. La rue réveille mes cheveux endormis, il est tôt. J’ai envie d’une baguette, pas trop cuite.

La voix de la boulangère me demande de saisir les cinq premiers chiffres du code postal de mon lieu de résidence. Le numéro de ma carte de fidélité. Le 06 de ma fille. La date de naissance de ta mère. Enfin le rideau métallique se lève sur l’hygiaphone.

« Bonjour, une…

— Pour profiter de notre opération “25 croissants achetés, 25 offerts”, dites “Croissants”.

— baguette…

— Pour participer à notre grand jeu gratuit, dites “Jeu”.

— Je…

— Pour connaître les résultats des courses à Longchamp, dites “Longchamp”.

— …

— Pour acheter du pain, dites “Pain”.

— Oui ! C’est ça ! Du pain, je voudrais du pain ! Une baguette, pas trop cuite.

— Je n’ai pas compris votre réponse.

— Une baguette, juste une baguette. S’il vous plaît.

— Je n’ai pas compris votre réponse.

— U-neu-ba-guè-teu.

— Je n’ai pas compris votre réponse. Vous pouvez également vous positionner sous le scanner et danser le charleston pour l’opération croissants, la tektonic pour le grand jeu gratuit, le cake-walk pour les courses à Longchamp ou la macarena pour le pain. »

Résigné, au bord des larmes et sous le scanner, je fais la pom-pom girl. La machine semble satisfaite, elle lâche un flash accompagné d’un tintement de sonnette à l’ancienne – la touche « tradition ». La partie centrale du comptoir bascule, révélant un petit orgue Bontempi sur lequel la boulangère, avec le sourire de Michel Drucker et le regard de Jack Nicholson, entreprend de jouer du Vivaldi pendant quelques minutes. Enfin ça s’arrête.

« Une baguette. S’il vous plaît. Pas trop cuite. »

Elle tourne les talons en déclarant d’une voie suave : « Tous nos conseillers en boulangerie sont actuellement indisponibles. Merci de bien vouloir ultérieurer plus tard. » Putain de merde. Au moins Joe Chip, le héros d’Ubik, pouvait-il tenter de négocier avec la cafetière ou la porte payantes de son appartement.

En attendant je vais poster ma cotisation trimestrielle. L’interface est délicieusement vintage : un parallélépipède de métal fendu peint en jaune, dépourvu du moindre capteur, écran ou clavier. Depuis quelque temps déjà l’URSSAF n’envoie plus de formulaire, mais je persiste à payer par chèque. Ce n’est pas tant que je renâcle à la numérisation forcenée de tous les morceaux de ma vie. C’est surtout que, en bon nihiliste, je tiens à précipiter, dans la mesure de mes faibles moyens, la disparition de cette foutue espèce qui, après avoir conçu L’Épopée de Gilgamesh, les dialogues platoniciens, Beggars Banquet ou Faust au village, baptise « Solutions apéritives » le rayon des blinis. Qu’on en finisse, qu’on foute la paix à cette pauvre planète. Aussi, à rebours des injonctions éco-responsables de divers services plus ou moins publics et autres fournisseurs de ceci ou cela qui – avant de m’inonder d’« informations » en quadrichromie sur papier glacé – m’exhortent à préserver la forêt en effectuant mes démarches en ligne sur mon espace personnel, je persiste à payer par chèque. Tremblez, pandas ! Le directeur régional soi-même m’a écrit :

« Monsieur, je vous ai informé de la suppression du bordereau de déclaration de chiffre d’affaires au format papier. Cette mesure, bien que visant à la modernisation des échanges avec votre URSSAF, ne vous a pas conduit à produire une télédéclaration et un paiement dématérialisé au titre du 3ème trimestre 2016. Je vous informe que le bordereau de déclaration de chiffre d’affaires du 4ème trimestre ne vous sera pas adressé au format papier, et vous alerte sur le risque d’application de pénalités pour non fourniture de déclaration. »

Déconcerté par l’ambiguïté rhétorique comminatoire dont fait preuve ce caïd régional dématérialisé, j’ai appelé l’Union de recouvrement des cotises de sécu-soc’ et d’allocs-fam. Après 0,48 € du superbe The Final Countdown, l’un des derniers employés humains de la maison m’a confirmé que je pouvais continuer à déclarer le chiffre de mes affaires sur papier libre et à payer par chèque. Dont acte.

De retour à ma recherche du pain perdu je croise Élise, une bombe atomique qui, inexplicablement, a toujours refusé de céder à mes avances. Je décide de mettre en pratique le ton de sourde menace filandreuse enseigné à l’URSSAF.

« Élise, je t’ai déjà informée d’à quel point tu me fous la gaule. Cette raideur, bien que visant à la modernisation de nos échanges, ne t’a pas conduite à coucher avec moi. J’aime beaucoup cette jupe courte, et j’attire ton attention sur le fait qu’on dénombre 75 000 viols par an en France, soit 206 par jour en moyenne. »

Et ça marche ! Elle sourit, avance la main en un gracieux mouvement par lequel la manche de son léger chemisier se relève sur un poignet délicat, dévoilant le flashcode tatoué qui donne accès au site sur lequel je pourrai la regarder se websturber. Misère de nous autres…

Gianluigi Wrzyszcz

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